«BASALTES» d'Anne Bringolf-Pantillon
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«BASALTES» d'Anne Bringolf-Pantillon — Aux sources de l'émotion
Article de Pierre Hugli, Phart, février 2002, lors de l’exposition à la Fondation l’Estrée à Ropraz
Lorsqu’on pénètre dans ce grand atelier lausannois, on est frappé par un monde plastique pur et dur, sans concession - et puis par la musique, le fameux quatuor La Mort et lu Jeune fille de Schubert, qui lui aussi constitue un monde onirique exigeant - j’imagine la stupeur de ses premiers exécutants, de ses premiers auditeurs, comme je me trouve stupéfait devant les derniers travaux d’Anne Bringolf, jamais exposés à ce jour. Un moment de contemplation (et on peut bien comprendre que cela ne soit pas donné à tout le monde), et je me mets à goûter une sensibilité qui ne s’affiche pas, ainsi que l’extrême fragilité de ccs assemblages de papiers - un frisson passe, le léger souffle de l’œuvre d’art. Même si, après réflexion, certains rapprochements sont permis, on se sent, ici, à l’origine des choses, des formes, des idées.
Anne Bringolf est une jeune artiste d’origine neuchâteloise, née à La Chaux-de-Fonds; elle conserve en elle le caractère des montagnes jurassiennes, la simplicité, la franchise des sensations. Tout enfant elle a éprouvé l’amour de la nature, dans ses promenades avec un père biologiste qui lui fit découvrir des étangs où elle attrapait des grenouilles! Mais sa parenté contient aussi nombre de musiciens - l’illustre famille des Pantillon. Ainsi, enfant et adolescente, elle nourrit une égale passion pour le dessin et la musique. Elle fait nombre d’aquarelles de visages, d’animaux, et en même temps pousse assez loin ses études de violon, qui l’amènent ;i Neuchâtel, au Conservatoire, où elle va aussi fréquenter l’Académie de Meuron. Elle apprend les bases de la peinture classique, en particulier avec la regrettée Carmen Lanz: celle-ci cultivait la précision du détail, dans la ligne des peintres flamands : «Regarde cette nuance verdâtre, sur ce visage, à côté du rouge!», et Anne, au début, ne voyait rien. Elle a donc acquis la subtilité du regard, ce qu’on retrouve, aujourd’hui, dans le raffinement de ses coloris.
Elle se souvient avec émotion de cette période ù l’Académie de Meuron, où tous les élèves s'empilaient dans une salle, autour de rares chevalets... C’est alors qu’elle se décide vraiment à choisir les arts plastiques, de préférence à la musique qui restera toujours, néanmoins, une des sources de son élan vital et créateur. Après Neuchâtel, elle va suivre les cours de l’Ecole d’art de Lausanne, où l’atmosphère change, mais où, sous la direction de Jacques Mouiller, elle peut suivre, entre autres, l’enseignement de Jean- François Reymond, pour la peinture, et puis celui de Prébandier, qui lui fait notamment illustrer un poème de René Char. Pour son année finale, elle s’inspire d’un voyage au Zanskar himalayen d’où elle ramène des aquarelles et des photos.
Tout au long de son travail plastique, elle va conserver deux sources d’inspiration : la nature et la musique. Elle expose peu ses œuvres, au demeurant - ses dernières expositions remontent à plusieurs années, à Fribourg, et à la Galerie Vallotton, au Flon à Lausanne : ce qu’elle explique par ses doutes, par une pudeur lui faisant considérer ses travaux comme partie intime de sa personne, et puis par l'horreur de la critique. Non qu’elle ait essuyé des propos négatifs, au contraire... mais l’idée même d’un regard critique la déstabilise. Enfin, ce qu’elle défend avant tout dans son activité, c’est la liberté de faire ce qu’elle veut, de peur de s’enfermer dans le piège d’une manière qui plaît...
Il est vrai qu’Anne Bringolf a connu un cheminement difficile avant de parvenir à son équilibre actuel. Elle a commencé par s’engager, au début des années 90, dans un centre socio-culturel lausannois, accueillant des handicapés, des jeunes, des exclus, des chômeurs. Révoltée contre l’hypocrisie d’une société qui, entre autres, fait de toute guerre un spectacle qu’on s’empresse d’archiver. Elle voit en Guernica de Picasso l’immuable témoignage du crime : ainsi la peinture passe à travers les âges - voilà donc bien la mission de l’artiste... mais comment, soi-même, y parvenir ? Elle dessine et peint pour sa communauté, des choses violentes, en majorité figuratives, reflets d’une période sombre, tourmentée d’où l’humour, néanmoins, n’est pas totalement exclu. Et puis, suite à un accident où elle en « prend plein la gueule », Anne Bringolf est amenée à une prise de conscience qui la mène à davantage se centrer sur son être, sa famille et son travail pictural.
Aujourd’hui son activité, à l’atelier, se répartit en deux volets distincts. D’une part, il y a des aquarelles où, inlassablement, elle peint des bouteilles : l'ordonnance obéit à des cadences subtiles dont on doit bien reconnaître, à leur présence comme à leur diversité, qu’elles ont quelque chose à faire avec la musique, humainement rythmée. Anne Bringolf utilise un peu l’aquarelle comme l’huile, elle applique de nombreuses couches, fait apparaître et disparaître les formes et les couleurs, selon des dispositions qui doivent réaliser un équilibre naturel, spontané.
Et puis voici les Basaltes.
« Au départ, un choc. Aux sources de l’Ardèche, près de Burzet, dit-elle, j’ai découvert des coulées basaltiques, de nature volcanique. Une cascade est célèbre, dans le Pic des Joncs : en descendant une colline, vous vous trouvez face à des coulées de lave qui semblent vous tomber dessus en prenant des formes de parallélépipèdes rectangles. Les plans se trouvent les uns derrière les autres. Le bord de la rivière est aussi constitué d’une bande de cette lave, sur plusieurs centaines mètres - on dirait un grand moulage, en haut-relief. Ce sont des verticales rectangulaires qui se succèdent selon un rythme stupéfiant. »
« La lumière et l’eau mettent en valeur cette matière extraordinaire, mate et pleine de reflets à la fois, massive, dense, avec des côtés satinés, brillants et en même temps une grande profondeur ; c’est extrêmement compact, mais cela reste léger en raison des rythmes. Là j’ai eu une espèce de flash. Je me voyais assembler des papiers déchirés, colorés à l’encre de Chine ! Je sais qu’il est prétentieux de vouloir copier la nature- mais lorsque je suis revenue, je me suis précipitée à l’atelier, et j’ai commencé à réaliser ce que j’avais en tête, frustrée, certes, parce que je n’avais pu photographier ou dessiner, car l’endroit est difficilement accessible... Mais j’ai gardé cela en mémoire, et j’ai pu, littéralement, décoller, intégrer l’image, y projeter mon émotion, et peu à peu ces Basaltes sont devenus une partie de moi-même, l’inspiration de la musique prenant le relais de la mémoire visuelle ».
Ce sont des papiers peints, à l’encre, parfois aquarellés, selon de multiples couches, de formes rectangulaires, mais selon des trajets un peu courbés, imprévisibles ; Anne Bringolf les assemble selon de subtiles combinaisons, avant de les coller - opération délicate entre toutes. Elle a une énorme réserve de ces papiers découpés, elle en refait constamment. Parfois un assemblage peut prendre quelques minutes, d'autres plusieurs semaines. Gela ne ressemble à rien, on l’a bien compris : leur intérêt n'est pas dans la transposition de ces incroyables coulées basaltiques (qu’on trouve aussi, soit dit en passant, au bord du Zambèze), mais dans un subtil jeu de formes opérant magiquement sur le regard, sur l’être.
Même si souvent ici la couleur se résume, le plus souvent, à d’infimes variations de noirs ou de gris, la relation avec les douces aquarelles est manifeste, sur un mode évidemment plus sauvage !