CES BASALTES QUI ARRÊTENT LE TEMPS
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Pierre Hugli, Pharts novembre 2004
Permettez-moi une question de principe : avez-vous, un jour, reçu un prix, une médaille?
J'ose à peine le dire : à l'École cantonale d'art de Lausanne, j'ai reçu le prix de l'étudiant le plus méritant!
Elle est née à La Chaux-de-Fonds, dans cette famille Pantillon qui contient nombre de musiciens - et elle a longtemps hésité entre la musique et les arts plastiques, étudiant le violon au Conservatoire de Neuchâtel et la peinture à l'Académie de Meuron. Conservant un grand amour de la musique, elle est venue à Lausanne se perfectionner à l'ECAL de Monnier, où elle étudie la photo, la peinture, la gravure. Elle a gardé de son enfance l'amour de la nature, ses promenades avec son père, biologiste, au bord des étangs où elle attrapait des grenouilles.
Ses deux sources d'inspiration sont donc la nature et la musique. Elle connaît différentes phases dans son travail d'artiste, et a exposé relativement peu, parce que jadis le regard des autres la déstabilisait. Anne a traversé plusieurs crises existentielles. Elle a fait par exemple un travail social assez dur auprès de jeunes, de chômeurs, d'handicapés - et elle en rend compte dans une peinture violente. Ensuite naît sa passion pour l'aquarelle - ce n'est pas la jolie aquarelle classique, car elle la traite comme l'huile, par couches, et puis son sujet de prédilection, c'est les bouteilles - vous pensez si j'aime, ne serait-ce que parce qu'ici, mine de rien, ces bouteilles colorées, ordonnées selon des rythmes subtils, paraissent remplies - plus attirantes, en cela, que les cadavres de Morandi !
Mais le tournant décisif, dans la vie d'Anne Pantillon, c'est un voyage en Ardèche où elle découvre les coulées basaltiques du Pic des Joncs. Les coulées de lave figées semblent vous tomber dessus, elles ont été découvertes par l'eau en formant des parallélépipèdes verticaux rectangulaires qui s'étendent sur des centaines de mètres, selon des rythmes terrifiants, avec les miroitements de l'eau et de la lumière.
Anne a alors un éblouissement : elle se voit elle-même ordonner ce monde géologique, avec des papiers déchirés et colorés à l'encre de Chine. De retour à son atelier, forte de cette vision, elle s'essaye à assembler des bandes de papier dont elle constitue patiemment une ordonnance possible. Cela devient ses Basaltes. Elle tente d'innombrables assemblages pour coller ceux qui lui semblent réussis, et qu'elle expose à Ropraz, en automne 2002 (sous le nom d'Anne Bringolf).
Cela ne paraît rien, un collage de quatre, cinq, six éléments - mais le processus est très lent pour en arriver là. Elle en a fait trente, quarante, cinquante, chaque fois elle met en place un élément, un autre, un autre, elle bouge celui-ci de quelques millimètres, cela pèche encore, il faut détruire... C'est une sorte de puzzle, très complexe. Cela dure des jours, des mois parfois pour que cela fonctionne, et d'autre fois cela se met en place très vite. Ce qui reste, c'est une décantation, le concentré du concentré. Les premiers jouaient austèrement sur les nuances du noir et du gris, et puis peu à peu la couleur est venue, où l'on trouve quelque chose des ambiances enchanteresses des groupes de bouteilles.
Anne Pantillon colorie à l'encre de Chine et à l’aquarelle : deux techniques utilisant l'eau. Elle ne s'en rend compte qu'après coup, les Basaltes ne seraient pas visibles si l'eau de la rivière Ardèche ne les avait découverts. Elle aime utiliser des beaux papiers aux différentes textures. La sensualité du matériau fait partie du jeu.
Elle a aussi toute une réflexion sur l'illustration. Après des gravures d'après L'Inoffensif de René Char, en 1988, elle a illustré d'aquarelles un texte d'Anne Lise Grobéty. Pour Bernard Reymond, elle a mis trois mois à faire quatre collages. Le collage convient à l'illustration, parce que c'est un long travail d'imprégnation. Pour s'approprier le texte, il faut lire et relire, en dégager des phrases clés qu'elle se récite comme des mantras, jusqu'à ce qu'émergent des images : images abstraites, histoires de masses, de couleurs, de contrastes, d’ambiance. Ce qui complique la tâche, ici, c'est le nombre, quatre, qui ne correspond pas forcément à toutes les images, et puis surtout le format, qui devait être le même pour les quatre œuvres. Or, contrairement à une peinture, un collage n'a pas de format préalablement défini, on ne peut l'enfermer dans un système bidimensionnel, c'est à son achèvement seulement qu'on peut le mesurer.
- Quand un collage te semble-t-il terminé ?
- Il arrive un moment où je dis : c'est fini, je colle ! C'est une décision assez grave, parce que tout d'un coup cela va devenir quelque chose de rigide. C'est comme si j'arrêtais le temps, un peu comme l'instantané d'une photo, un instant volé.
- C'est le sacrifice, la mise à mort. Ton activité, en somme, cela a quelque chose à voir avec la corrida !